Texte de Jean-Marie Laclavetine

Sur le toit l’aube est prise au filet du soleil.
Voici le roi du jour dans la coupe du ciel.
« Il faut boire du vin » : ce cri d’amour traverse
Le temps et l’univers, au point du jour vermeil.
Omar Khayyâm


Que serait l’homme sans le vin ? Une bête silencieuse et triste. Depuis que Noé, dans son immense sagesse, descendit en courant de l’Arche enfin échouée pour se hâter de planter le premier cep de vigne, l’emprise sur la planète de la plante aux innombrables vertus n’a cessé de s’étendre. A tous les âges de l’humanité, le vin a accompagné la vie, et si Jésus avait fait preuve d’une largesse qui était après tout dans ses moyens, il aurait fait bénéficier la terre entière, et non le seul microscopique hameau de Cana, des bienfaits du breuvage divin. Imaginez les sources et les rivières, les lacs et les mers, les ruisseaux et les canaux prodiguant à jets continus leurs splendeurs ambre ou grenat : un Niagara de sauvignon, un Danube de cabernet, la Loire chenin et la Garonne merlot se rejoignant dans un océan de rosé… Car si le vin est multiple, sa bonté est unique.

Malheureusement, il n’est plus temps de rêver. L’heure est grave. L’art vigneron, qui avait réalisé des progrès constants depuis des millénaires, est en passe de subir l’outrage définitif de la standardisation industrielle. Déjà, les hordes mondovinesques déferlent sur nos terroirs. Aux armes, « beuveurs illustres, vérolés très précieux », lointains descendants du bon Françoys Rabelais ! Formez vos bataillons !

Nous aurions dû être attentifs à certains signes avant-coureurs. Depuis quelques lustres, notre culture séculaire se voyait menacée par les cohortes hydrophiles, qui au sinistre cri de « Pschitt ! » tentaient d’imposer à la planète l’infâme religion des boissons sans alcool. Nous restions muets devant le spectacle de nos enfants arrosant de Coca et de Sprite leurs pizzas surgelées, sachant que toute foi s’affermit dans la confrontation avec l’hérésie, et que passé l’âge des mastications grégaires ils reviendraient à l’antique marmite et aux flacons vénérables. A leur tour, pensions-nous, ils se laisseraient envahir par cette vérité en rouge et blanc qui depuis les vignobles se répand de toute éternité sur l’humanité. Hélas ! Outre que le veau gras est farci de prion, l’enfant prodigue, désertant la cantine minable de l’oncle Sam pour revenir à de plus respectables nourritures, ne trouvera bientôt plus sur la table familiale qu’une bouteille clonée à l’infini, contenant un vin propre, transparent, une soupe claire dans laquelle il lui sera impossible de lire l’histoire des hommes qui l’ont fabriquée. Comment avons-nous pu en arriver là ?

Le travail des artistes de la vigne n’a certes pas toujours été sans tache. On a pu voir ici ou là des étiquettes légendaires salies par de douteux tripatouillages, et il est arrivé que certains flacons de grands crus hébergent des liquides cousins du redoutable Château-Bercy cher à Georges Pérec. Outrage, abomination ! On a vu à Bordeaux les pauvres enfants de Bacchus abandonnés par leur père raser les murs, le rouge se déplaçant du nez vers le front, et arpenter le Port de la Lune sous les façades jadis triomphales du quai des Chartrons, soudain voilées du halo infamant de la suspicion. Les Français, dont la modestie pinardière n’a jamais été la vertu essentielle, se trouvaient réduits à subir les ricanements fusant du vaste univers, auquel naguère ils avaient assené la majesté indépassable de leurs pétrus, de leurs margaux, de leurs romanée-conti. Leur orgueil blessé faisait peine à voir, tandis que sur les rayonnages des cavistes et des supermarchés on voyait s’aligner en ordre de bataille les mercenaires chiliens, les reîtres californiens, les sbires australiens, les nervis argentins.

Cependant ces rares faux-pas ne doivent pas masquer l’excellence de nos armes. Nous avons encore de beaux restes, morbleu ! Haut les cœurs, vignerons, combattants de haut rang ! Alignez vos soldats en livrée or et rubis, et montrez que vous en avez encore dans la hotte ! Cépages, à vos postes ! Cabernet sauvignon ? Présent ! Cabernet franc ? Présent ! Merlot, Malbec, Petit Verdot ? Présents ! Sémillon, Sauvignon, Muscadelle ? Présents ! Tannat, syrah, cot, négrette, mauzac, len de l’el ? Présents ! Tremblez, reginglards et bibines ! Tremblez, liqueurs sucrées, tisanes de sciure de bois, pissats industriels ! Qu’on mette en place les batteries de Château-Canon sur les hauteurs de Fronsac et de St Emilion ! Yquem, cuirassé d’or, tient fermement le front sud-ouest. Chasse-Spleen entretient le moral des troupes, et l’Alsace se tient bien droite sur ses rangées de ceps. Tout au long de la Loire, le général Chenin fait rouler ses foudres magnifiques. Sur le Rhône, Saint Joseph fait battre tambour. Au Nord-Est, n’est-ce pas la glorieuse armée des maréchaux Pinot noir et Chardonnay qui, dévalant les côtes de nuit, s’apprête à prendre à revers les mercenaires de Castelvin ? Horreur ! Ce n’est pas Chardonnay, c’est Parker, le chevalier blême, et sa horde de copeaux de bois ! Son offensive, par bonheur, est contrariée par le harcèlement des francs-tireurs des brigades biodynamiques…

La bataille ne fait que commencer. Artistes de la vigne, vous n’êtes pas seuls. L’œuvre de vos mains est une œuvre de l’esprit. Rien ne l’empêchera de circuler, de fermenter, d’éclore en rires dans l’amitié des rencontres de table. Il se trouve encore partout dans le monde des résistants fidèles qui, à l’instar d’Alexandre Dumas, sont capables jusque sur le bûcher d’affirmer qu’un montrachet se boit à genoux et tête nue. Des hommes et des femmes francs de pied et de gueule, qui ne sont pas prêts à s’en laisser conter par les boutiquiers et les laborantins, et continueront de faire appel à vous pour mettre en pratique le précepte du poète persan : « Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre ».

Jean-Marie Laclavetine


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